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Conférence du 27 novembre 2008
C'est la voix
de Simone de Beauvoir qu'il faut entendre !
A l'occasion de "l'année
Beauvoir", Bente Christensen est venue nous parler de son travail de
traductrice sur les textes de Simone de Beauvoir en norvégien. Un
long parcours professionnel démarré il y a plus de plus de 20 ans et
qui a fait de Beauvoir une vraie compagne de route. Plus qu'une
conférence, c'est un véritable témoignage qu'elle nous a livré sur
le dur labeur du traducteur. Souvent confronté à des problèmes
linguistiques ou références historiques qu'il faut néanmoins
retranscrire, le traducteur est un passeur d'idées, homme ou femme
de l'ombre qui s'efface devant son auteur.
Un grand merci à Bente qui a eu la gentillesse de nous livrer le
texte intégral de son intervention... voici donc, pour notre plus
grand plaisir, les affres et satisfactions d'une grande traductrice
de Simone de Beauvoir !
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BIO EXPRESS
Simone de Beauvoir
Naissance à Paris
le 9 janvier 1908
de Georges de Beauvoir et Françoise Brasseur
1913,
entrée aux "Cours désirs",
une école d'enseignement catholique
A 14 ans,
se déclare athée
En 1926,
entrée à la Sorbonne
et obtention d'une agrégation
de philosophie 3 ans plus tard .
Rencontre avec
Jean-Paul Sartre
Enseigne à Marseille et Rouen pendant
que J-P.Sartre
enseigne au Havre.
Elle refuse sa demande en mariage.
Mort de sa meilleure
amie Zaza en 1929
Entretient des relations homosexuelles
avec certaines
de ses élèves, dont Olga Kosakiewitcz
Retrouve Sartre à Paris en 1938
Devient la maitresse de l'un des
étudiants de Sartre, Jacques-Laurent Bosc qui se mariera plus tard
avec Olga
Engagement dans le mouvement
Socialisme et liberté
1943, se fait renvoyer de l'Education
nationale pour détournement de mineure
1944, publication d'un premier essai
Pyrrhus et Cinéas et d'une pièce de théâtre
Les bouches inutiles.
En 1945, participe à
la création de
la revue littéraire
Les temps modernes
De 1945 à 1950, voyages en Europe et
aux Etats-Unis. Engagement politique dans le mouvement communiste
Rencontre avec Nelson Algren.
1946, publication d'un essai
Pour une Morale de l'ambiguïté, et du roman Tous les
hommes sont mortels
1954, prix Goncourt pour
Les Mandarins
Voyages en Chine, à Cuba, Yougoslavie,
URSS et rencontre avec les personnalités politiques comme le Che,
Fidel Castro, Mao Zedong.
1957
Publication de
la Longue Marche, un essai sur la Chine
1958,
publication de son œuvre
autobiographique Les mémoires d'une jeune fille rangée, La Force de
l'âge (1960), La Force des choses (1963), Une mort très douce
(1964), Tout compte fait (1972)
Années 1960-70,
engagement contre la
politique française en Algérie et lutte pour la décolonisation.
Engagement contre la Guerre du Vietnam. Soutient le mouvement mai 68 et
engagement féministe.
1969, participation avec Sartre à la
création du quotidien Libération. En 1970, prend la
direction de l'Idiot International, créé par Jean-Edern
Hallier
Signature du manifeste
des 343 salopes dans le combat pour la légalisation de l'IVG
1980, mort de Jean-Paul Sartre.
Publication en 1981 de
La cérémonie des Adieux et Entretiens avec Jean-Paul Sartre
Meurt le 14 avril en 1986
à Paris à l'âge de 78 ans.
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Bente Christensen
"Simone
de Beauvoir me fortifie et
me rend optimiste" |
J’ai commencé à traduire Simone de
Beauvoir en 1982 avec Une mort très douce/En lett og rolig død
chez les éditions Solum. C’était après l’avoir lu, comme étudiante,
dans les années 70: Le deuxième sexe et les mémoires: Mémoires
d’une jeune fille rangée, La Force de l’âge, La Force des choses et Tout
compte fait.
Le deuxième sexe était indispensable pour toute féministe, et les
mémoires m’ont remonté le moral. Je me souviens encore que j’ai
emprunté les quatre tomes des mémoires dans la bibliothèque de
l’Institut de Français, où j’étais à ce moment. Je me souviens
également que j’ai eu ces livres comme lecture de chevet, car ils se
lisent lentement. Et, comme j’ai dit, ils me remontent le moral.
Pourquoi? Parce que Simone de Beauvoir ne lâche jamais prise, elle a
une attitude optimiste et elle ne se laisse pas submerger par les
soucis quotidiens, mais lutte contre les grandes et petites
déceptions de la vie. Son attitude n’est jamais celle de la victime,
et dans Le deuxième sexe, c’est un de ses messages les plus
importants: les femmes ne doivent pas utiliser le rôle de victime
pour excuser leur place dans la société. Il faut lutter, là où l’on
se trouve, il faut assumer, il faut être active.
Comment tout a commencé
Et pourtant, quand Solum Forlag m’a demandé de traduire Une mort
très douce, j’ai hésité. Ce petit livre, qui est une annexe des
mémoires, raconte la mort de sa mère – elle est morte d’un cancer –
et ses propres réactions dans cette situation. J’avais assez
récemment perdu ma propre mère d'un cancer, et je ne savais pas si
je pouvais supporter de travailler avec un texte qui allait me
rappeler ma perte. On parle rarement de cela, mais le contenu des
textes qu’on traduit peut souvent être très dur à supporter. Une
parenthèse: Quand j’ai traduit Gil Courtemanche, Un dimanche à la
piscine à Kigali, qui décrit le génocide au Rwanda, il y avait là
une scène de massacre que je ne pouvais pas traduire seule à la
maison, il était trop horrible. J’allais prendre le train pour
rendre visite à une amie, j’ai pris mon texte et je l’ai traduit
dans le train, entourée de gens. Mais revenons à Simone de Beauvoir
: J’ai dit oui, et je n’ai pas regretté, car Solum avait à cette
époque un éditeur qui s’appelait Tor Kaare Kvaal, qui a édité le
texte avec moi. Pour une traductrice peu expérimentée comme je
l’étais, cela a été une aubaine, car il m’a patiemment appris
comment travailler un texte d’une manière minutieuse. Kvaal est mort
maintenant, beaucoup trop jeune; ce texte a donc une connotation
spéciale pour moi.
Mais j’ai dit que normalement, Simone de Beauvoir me fortifie et me
rend optimiste. J’ai continué à lire les mémoires, et j’ai cherché à
les traduire. Le roman Les Mandarins (Prix Goncourt 1955) a
été traduit chez Gyldendal, mais pas par moi, par Anne Elligers, une
excellente traductrice. Pour ma part, j’ai eu une consolation, j’ai
écrit la postface. Finalement, j’ai réussi à entrer en contact avec
Live Slang, éditrice chez Pax, et nous avons commencé une
coopération qui dure jusqu’à ce jour. Les deux premiers tomes des
mémoires ont été traduits: Mémoires d’une jeune fille rangée/En
veloppdragen ung pikes erindringer (1996) et La Force de
l’âge/Moden alder (2004).
La question des titres
C'est une question qui est toujours intéressante, car il y a souvent
différentes opinions. Sur le premier titre des Mémoires d'une jeune
fille rangée, En veloppdragen ung pikes erindringer, nous avons
beaucoup discuté avec l'éditeur, et je regrette toujours que je n’ai
pas été plus têtue. J’aurais voulu couper ”ung”, car je trouve que
le rythme est meilleur sans ce mot, et en plus, je trouve qu’il
n’est pas nécessaire pour la compréhension. Quand il s’agit du
deuxième tome, Moden alder, nous avons été d’accord : c’était mieux
de traduire La Force de l’âge avec cela que de trouver quelque chose
comme ”Våre beste år”. Il s’agit après tout de la deuxième guerre
mondiale et de l’occupation.
Entre ces deux livres venait Le deuxième sexe, la ”bible du
féminisme”, comme il a été nommé. Il y avait des parties de ce livre
qui ont été traduites avant, mais le texte n’avait jamais été
traduit en entier. J’ai été très contente de faire cette traduction,
qui est parue en 2000, mais elle m’a amenée au bord d’une crise
de nerfs, pour la raison suivante. En traductrice expérimentée, je
compte les pages du livre, je regarde les jours restants avant la
date où il faut donner le texte, et je vois combien de pages il faut
faire par jour pour finir avant la date limite. Ce que j’ai fait,
aussi cette fois. Mais au fur et à mesure que j’ai travaillé, j’ai
trouvé que mon exemplaire du livre était difficile à utiliser;
c’était une édition en livre de poche en deux tomes, collection
”Idées”, de vieux livres que j’avais eu depuis mon temps
d’étudiante, avec des pages jaunies et une écriture assez petite. Ma
fille allait justement partir pour Paris, et je lui ai demandé de
m’acheter un nouvel exemplaire. Vous pouvez imaginer ma
consternation quand je me suis rendue compte, pour la première fois,
que mon édition n’était pas intégrale ! Il manquait 100 pages. Et
pas cent pages d’affilée, il manquait quelques mots par-ci, par-là,
des moitiés de phrases, de tiers de chapitres, etc. Et comme le
livre allait être publié dans le club des livres en même temps que
la publication ordinaire, la date limite ne pouvait être changée. A
cette époque, j’étais secrétaire générale de l’Association
norvégienne des traducteurs, un travail exigeant ma présence au
bureau entre neuf et quatre. J’ai donc dû redoubler mes séances de
traduction pendant le soir, la nuit, les week-ends. C’était affreux,
à la fin je croyais que j’avais des problèmes cardiaques, car
j’avais du mal à respirer quand je marchais. Mais j’ai réussi à
finir le texte, j’ai même reçu le prix du Club des livres pour,
entre autres, ce texte l’année dernière. Tout est bien qui finit
bien.
J’ai également traduit L’Amérique au jour le jour/Amerika fra dag
til dag (2005), mon livre préféré, et L’invitée/Gjesten (2006),
le premier roman publié par Simone de Beauvoir, pendant la deuxième
guerre mondiale, en 1943. Maintenant je viens de finir ses deux
essais philosophiques, Pyrrhus et Cinéas(1944)/Pyrrhos og Cineas
et Pour une morale de l’ambiguïté (1947)/Tvetydighetens etikk,
qui, je l’espère, vont être publiés dans un tome l’année prochaine.
Pour le titre de Pour une morale, nous avons hésité longtemps, et
les philosophes eux-mêmes ne sont pas d’accord. Doit-on mettre
«moral» ou «etikk», et doit-on garder ”pour une/for en”? Comme vous
voyez, nous avons choisi d’être brefs et de choisir ”etikk”, que les
philosophes utilisent le plus de nos jours. Quand je ne suis pas
spécialiste, j’ai une tendance à être plus humble et ne pas insister
!
Le style de Beauvoir
L’écriture de Simone de Beauvoir est la même, dans ses mémoires,
dans ses essais et dans ses romans. Pour ma part, je trouve qu’elle
est meilleure essayiste et mémorialiste que romancière. Ses romans
fonctionnent d’une manière un peu trop intellectuelle, ils sont
plutôt des illustrations des pensées philosophiques et ils sont pour
la plupart des romans à clé. Par exemple, la traduction de L’Invitée
n’a pas eu une très bonne réception quand elle est parue en Norvège
en 2006, sauf parmi les gens qui avaient lu les autres textes de
Simone de Beauvoir, et qui ont vu l’aspect philosophique et
autobiographique. Il faut dire qu’elle écrit vraiment sa vie; dans
tous ses textes, dans tous les genres, c’est d’elle-même qu’il
s’agit. Et plus on lit, plus cela devient intéressant , car peu à
peu on cerne une vie, une vie individuelle, certes, mais une vie qui
a une valeur exemplaire.
Son style est dense, précis, riche en mots, des mot variés. Elle va
à pied, elle marche, elle parcourt, elle passe, elle flâne, elle se
promène. Elle a sûrement appris à l’école, comme je l’ai fait
moi-même, qu’il faut varier. Quand on répète, on a un but
stylistique précis. Et quand on traduit, il faut faire autant. Quand
on voit un souci de style, on devient plus fidèle. Quand on voit que
l’auteur écrit n’importe comment, on essaie de rendre au moins le
contenu assez clairement. Je me rends souvent compte, quand je
traduis Simone de Beauvoir, que nous n’avons plus, de nos jours, une
telle exigence de variation dans la langue norvégienne – peut-être
c’est la même chose en France? Parfois je dois utiliser ”gå” dans
plusieurs de ces cas. Comme traductrice, je ne peux jamais me
reposer, comme on peut dans la plupart des textes. La syntaxe est un
peu essoufflée, un peu impatiente et scrupuleusement construite.
Simone de Beauvoir utilise très souvent deux points ou point
virgule. Cela veut dire que le texte ne s’arrête pas vraiment, mais
continue à toute vitesse. Quant à la syntaxe, il est intéressant
d’écouter Simone de Beauvoir parler, car elle parle de la même
manière. Sa voix est un peu rauque, un peu sèche, un peu essoufflée.
C’est donc sa voix qu’il faut rendre.
En norvégien, on a eu comme idéal ces dernières années d’écrire des
phrases courtes, on utilise points et virgules, mais pas ensemble, à
part, et il y a des gens qui n’utilisent jamais le point virgule.
Pour ma part, j’aime bien ce signe, car j’aime cette manière de
faire courir le texte, de ne pas l’arrêter net à chaque phrase.
Simone de Beauvoir utilise également beaucoup d’adjectifs et de
verbes, et très souvent trois à la fois. On peut dire que cette
structure triadique est un trait spécifique de son style: ”La
violence des tendances déchaînées peut amener crispation,
contraction, tension:...” ”C’est dire qu’il ne suffit pas à la
jeune fille de se laisser faire: docile, languide, absente, elle ne
satisfait ni son partenaire ni soi-même.”
Ses textes sont marqués par le temps où ils sont écrits, et je
trouve que les traductions doivent également montrer que ces textes
ne sont pas tout à fait récents. Il faut choisir des mots qui ne
sont pas trop modernes, pas des mots qui n’existaient pas au temps
où Simone de Beauvoir a écrit ses livres. Il faut également lutter
contre ce qui est politiquement correct de nos jours, selon mon
opinion. Nous avons en Norvège, tout le temps, de différents mots
tabou, qui ne peuvent pas être utilisés. Pour le moment, il est
permis d’écrire ”svart”, pour ce que ma génération appelait ”neger”,
et heureusement, Simone de Beauvoir utilise ”noir” quand elle parle
des afro-américains. Mais si elle avait utilisé ”nègre”, j’aurais
fait autant, pour ne pas être a-historique dans ma traduction. On
peut voir dans L’Amérique au jour le jour, qu’elle regarde les noirs
comme plus sensuels, plus ”naturels” que les blancs, avec une plus
grande joie de vivre. Vu de nos jours, on peut dire qu’elle est
emportée par sa sympathie, et exagère un peu, donc, elle ne traite
pas les noirs exactement comme ses semblables. Mais nous sommes tous
comme cela – les gens qui viennent après nous verront nos points
aveugles, ce que nous ne pouvons pas voir nous-mêmes.
De la nécessité de se documenter
Quand on traduit Simone de Beauvoir, on a besoin d’un
documentaliste. Ses textes sont pleins de références de toutes
sortes: à l’histoire, à la politique, à l’art, au cinéma, à la
littérature. Et parfois, ces références sont difficiles à trouver.
Je me souviens du Deuxième sexe, où elle cite un texte théorique
allemand en français, Stekel, Die Geschlechtskälte der Frau/La femme
frigide. Là, comme il ne s’agit pas d’un texte littéraire, il est
utilisé pour les exemples, je ne suis pas allée au texte allemand,
j’ai suis partie de la traduction française. Par contre, quand elle
cite Colette, Sido, qui est traduit en norvégien, j’ai utilisé la
traduction norvégienne, comme on fait d’habitude. Mais, comme elle
ne situe pas ses citations, j’ai dû passer une heure à éplucher la
traduction de Sido, avant de trouver les lignes en question.
Il existe dans toutes les cultures des références qui vont de soi,
pour ainsi dire. En Norvège nous pouvons citer Ibsen, Peer Gynt, par
exemple, et tout le monde comprend à demi-mot. Dans Pyrrhus et Cinéas Simone de Beauvoir parle de L’étranger, comme quelqu’un de si
connu qu’il n’a pas besoin d’être introduit. Dans ma traduction,
j’ai mis ”den fremmede hos Camus” pour expliquer un peu pour un
lecteur norvégien qui n’est pas censé savoir cela. Parmi les
traducteurs, il est convenu qu’on essaie de ne pas utiliser des
notes de bas de page, car cela arrête la lecture du texte d’une
manière souvent inutile. Dans L’Amérique au jour le jour, Simone de
Beauvoir raconte souvent qu’elle et Sartre vont au cinéma, et elle
donne les titres des films américains en français. Là, il y a tout
un travail pour trouver le titre anglais, puis de savoir si le titre
a été traduit en norvégien. J’ai également eu deux problèmes, dont
un n’a pas été résolu. Il s’agit d’un ”club des liserés verts” que
je n’ai pas résolu, et des ”sitas”, que j’ai pu résoudre : il
s'agissait du nom de la société qui vidaient les poubelles !
Des équivalences français-norvégien parfois difficiles à trouver
Pour finir, je vais parler un peu des deux textes que je suis en
train de traduire maintenant, Pyrrhus et Cinéas et Pour
une morale de l’ambiguïté. La première chose que j’ai pensé
quand j’ai commencé à traduire ces deux textes, c'est qu’il doit
être difficile d’être philosophe féminin à l’intérieur d’une langue
où l’homme veut dire aussi bien l’être humain que le sexe masculin.
Mais il n’est pas non plus facile de traduire ces deux textes en
norvégien, car en norvégien l’homme, ”mennesket” est neutre. Et les
problèmes ne s’arrêtent pas là, ”l’enfant” et ”l’individu”, deux
mots qui sont beaucoup utilisés dans ces textes, sont également des
mots neutres en norvégien: ”barnet” et ”individet”. Simone de
Beauvoir peut dans tous ces cas, utiliser le pronom ”il”, tandis
qu’en norvégien, il faut utiliser le pronom ”det”. Mais un texte
plein de ”det”, devient facilement un peu ennuyeux et plat. On ne
peut pas, non plus, utiliser ”han” dans tous ces cas, car cela
rendrait le texte trop ”masculin”, et faire le contraire, utiliser
”hun”, serait a-historique, et trop ”féministe”. Il est difficile de
trouver une bonne solution à cela, parfois je peux utiliser le
pluriel, ”menneskene”, car dans ce cas, j’ai la possibilité
d’utiliser ”de”, ce qui est plus vivant, plus ”humain” pour ainsi
dire.
Un autre problème quand on traduit du français, est l’utilisation du
pronom ”on” (man). Simone de Beauvoir l’utilise beaucoup pour exprimer des
opinions générales, et dans les cas où ces opinions ne sont pas les
siennes, je mets ”man”(on), mais dans les cas où elle s’inclut elle-même
implicitement, je mets ”vi” (nous).
Quand on traduit des textes du français en norvégien, il y a un
grand danger: le texte norvégien devient trop solennel par rapport
au texte original. En Norvège, nous n’avons pas de style littéraire
proprement dit. Notre idéal démocratique comporte également la
littérature, et il s’agit d’écrire d’une manière ”naturelle”, sans
trop de fioritures. Donc, on s’habitue à faire attention, à
”dés-endimancher” l’écriture et à utiliser des mots ”normaux”. Mais
quand on traduit un texte philosophique, il faut faire attention, et
distinguer entre les mots normaux du texte et le vocabulaire
philosophique. Le mot français ”objet” peut être rendu en norvégien
par ”gjenstand”, c’est le plus courant, et par ”objekt”, ce qui est
plus spécifique, plus philosophique. Un autre mot est ”établir”, qui
peut se traduire par ”grunnlegge” et ”etablere”.
”Fonder” veut dire à peu près la même chose, mais pas totalement.
”Fundere” est un mot norvégien qui peut être utilisé, mais ”fundere”
a un autre sens en norvégien, ”penser”. ”Grunne” peut être utilisé,
mais ”grunne”comme verbe peut se dire quand on peint la première
couche sur un mur..... Vous voyez les difficultés? On peut rester
des heures là-dessus !
Trouver les références philosophiques norvégiennes
Quand on traduit un texte philosophique en norvégien, il va trouver
sa place dans une tradition philosophique norvégienne, et il faut
utiliser les mots et les concepts tels qu’ils sont déjà traduits.
Quand un texte est traduit, il faut l’utiliser, comme je l’ai déjà
dit. Par exemple, quand Simone de Beauvoir cite Hegel, il faut
chercher si ce texte est déjà traduit, et trouver les lignes. Et
très souvent, elle ne donne pas la référence exacte, elle dit
seulement, ”comme dit Hegel”, etc. Et souvent, la citation n’est pas
littérale, c’est à peu près ce qu’a dit Hegel. Pour une soit-disante
citation de la Phénoménologie de l’Esprit, j’ai eu la chance de
pouvoir consulter Dag Østerberg, qui en a traduit une partie, et qui
s’y connaît. Il m’a dit que Hegel n’a pas dit exactement cela, mais
que je pouvais utiliser ces mots là en norvégien, donc, je l’ai
fait. Parfois Simone de Beauvoir se trompe, par exemple quand elle
fait référence au duc de Mantoue dans La Nuit des rois de
Shakespeare. Mais le duc est d’Illyrie, c’est dans Roméo et
Juliette qu’il s’agit de Mantoue. Dans ces cas-là, on peut se
demander si l’on doit corriger ou pas. Normalement, je corrige, et
là, je mets une note, pour montrer que c’est l’auteur qui s’est
trompé, pas le traducteur.
Quand je traduis un texte, je veux que le texte soit compréhensible.
J’ai donc une tendance à choisir les mots les plus normaux, sauf
dans le cas de vocabulaire philosophique, comme je viens de le dire.
Mais j’ai remarqué une chose : c’est que beaucoup de textes
philosophiques sont mal traduits en norvégien, car ils sont traduits
par des philosophes qui ne sont pas nécessairement des traducteurs.
Parfois je regrette qu’un mot ou un concept soit entré dans le
vocabulaire norvégien : je dois l'utiliser, même si je trouve une
meilleure traduction. Je pense par exemple au mot ”récupérer”, un
mot courant dans la philosophie existentielle, qui est normalement
traduit par ”rekuperere”. Personne en Norvège ne sait ce que cela
veut dire. Mais tout le monde connaît ”gjenvinne”. Donc, on devrait
utiliser ”gjenvinne”, même dans les textes philosophique. De même
pour ”mauvaise foi”, qui est souvent rendu par ”dårlig tro”, une
traduction littérale, qui ne veut rien dire. Quand j’ai traduit Le
Deuxième sexe, j’ai consulté Østerberg pour ce mot, et nous avons
trouvé que ”selvbedrag” était le meilleur mot en norvégien. Il faut
donc éviter de traduire littéralement et avoir peur de s’éloigner du
mot-à-mot, mais essayer de comprendre ce que le mots disent dans le
texte original.
Chaque traducteur sait qu’on peut travailler et retravailler le
texte, mais on a toujours besoin d’un autre regard sur ce qu’on a
fait, car on devient ”aveugle”. C’est pour cela que les éditeurs
sont si importants, et j’ai eu la chance, comme je l’ai déjà dit, de
coopérer avec Live Slang, qui est une lectrice intransigeante. Quand
elle a lu le texte et donné son feu vert, je me sens confiante, je
sais que le texte est aussi bien qu’il peut l’être à cet instant. Il
est un fait que les traductions vieillissent plus vite que les
textes originaux, et qu’il faut les retravailler assez
régulièrement. Mais pour le moment, je considère que mes traductions
de Simone de Beauvoir peuvent encore être lues avec profit.
Copyright Bente Christensen
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